Yvette regarde « Les victoires de la musique »

Elle me dit « vient me voir ce soir, tu me tiendras compagnie et puis Édouard Philippe est grognon en ce moment, il a une cystite. J’ai commencé à lui donner son traitement, mais il n’aime pas ça, il griffe ».

J’ai conscience que, au premier abord, cette phrase peut paraitre déroutante. « Elle », c’est ma Tatie Yvette, 78 ans, que vous devez déjà connaitre si vous me suivez. « Lui », Édouard Philippe c’est un de ces chats, ainsi nommé en raison de sa demi-barbe blanche sous le menton. D’aussi loin que je me souvienne, Tatie a toujours donné à ses chats des noms d’hommes politiques. Je n’ai pas connu son placide Pompidou, mais elle m’en parle souvent. Je me souviens bien du petit bagarreur Sarko en revanche, malheureusement mort l’année dernière. Aujourd’hui le jeune Édouard cohabite avec un magnifique, mais dédaigneux Poutine.

Après le diner, elle allume la TV pour regarder « les victoires de la Musique ». Je proteste avec vigueur : cette émission a le don de me déprimer à chaque fois. Elle insiste :

— Comment tu veux que je me tienne au courant de ce qu’il se passe dans le monde, si on ne regarde pas.

— Ce qu’il se passe dans le monde, c’est pas les victoires de la musique.

— Je sais, Poutine et moi on regarde les infos figure-toi. Mais là, on va se détendre.

Alors je me retrouve coincée sur le canapé, entre Tatie et les chats, à regarder d’un œil morne la prestation d’un grand échalas avec des couettes de petite fille et un chemisier à volants.

— Lui, c’est Stromae, m’informe-t-elle avec amabilité.

— Merci je connais.

— Tu l’aimes pas ?

— Je m’en fous. Il est très bien, mais je m’en fous.

— Tu as tort. Il est dépressif. Il l’a dit au journal de 20 h. Comme Édouard Philippe.

— Édouard Philippe n’est pas dépressif.

— Et pourquoi il pisse partout alors ? Le vétérinaire a dit qu’une cystite, ça pouvait venir du stress ou d’un mal-être.

— Heu… Pardon, mais ça n’a rien à voir avec Stromae

— Si ça se trouve lui aussi, par période, il pisse partout.

Inutile de vous dire que je la sens très mal, cette soirée. Surtout que, ensuite, on se tape la chanteuse Angèle qui chante sur une gaufre géante pour rendre hommage à sa ville de Bruxelles. Tatie regrette qu’elle ne soit pas lyonnaise, elle dit que sur un saucisson ça aurait eu plus de gueule. Juste après, elle fait un duo avec Damso, un de ces nombreux rappeurs à lunettes noires probablement sponsorisés par l’association des opticiens de France. Tous les deux chantent « Comment faire pour tuer mes démons ». Tatie suggère qu’il suffit de monter le son et les démons décèderont.

Tatie adore Clara Luciani. Elle la trouve jolie, chic, fraiche et sympathique. Je suis certaine que c’est elle qui va tout rafler. Il y a zéro suspense. Elle chante « Allez, allez, respire encore ». Tout le monde dans le public porte le masque, mais personne ne semble noter l’ironie involontaire.

Il y a un vrai joli moment d’émotion, avec Jacques Dutronc, l’homme le plus classe de France. Il est content, touché d’être honoré, et en même temps, il ne se départit jamais de son petit sourire amusé, on sent qu’il veut être poli, mais qu’il a hâte de se barrer. Il fait un duo avec son fils, qui semble fou de joie de jouer avec son père. C’est simple, joyeux et touchant.`

Les deux chats ronronnent.

Et puis, trop vite c’est la fin de ce moment de grâce, on se tape les remerciements des partenaires et des sponsors. Une liste de sigles défile, la SACD, la SACEM, il y a même le Crédit Mutuel et le nom de gens, dont tout le monde se fout, comme Roselyne Bachelot. Trois applaudissements montent du public. Trois.

La prestation suivante, c’est la très chic Juliette Armanet. Elle joue du piano, elle a une grande cape noire ; ensuite, elle retire sa cape d’un geste théâtral et ô surprise, elle est vêtue d’une combinaison pailletée. On l’avait un peu vu venir, dans la mesure où sa chanson s’appelle « les derniers jours du disco ». Tout ça aurait été plus inattendu, si elle avait choisi une tenue de Télétubies ou de Goldorak. Elle grimpe sur son piano. Justement elle danse comme un Goldorak sous acides. Tatie dit « on dirait un peu toi quand tu faisais de la Zumba ». Moi, j’aime assez les gens qui ne savent pas danser, mais qui y vont quand même, à l’énergie et au culot. Et puis sa chanson est sympa.

Tatie, elle, celui qu’elle aime c’est Julien Doré. Elle trouve qu’il est beau, talentueux et qu’il a des cheveux magnifiques ce qui, en tant qu’ancienne coiffeuse, est un critère important. La séquence suivante le montre sur un bateau, ses cheveux flottent au vent et effectivement, ils sont soyeux et brillants ; il chante « elle est pas belle la vie ». Plus exactement, il répète la même phrase 78 fois. Entre, il dit « oh ohhhhh ». Peut-être qu’on ne peut pas à la fois s’occuper d’hydrater ses pointes sèches et écrire des paroles ? Édouard Philippe baille, puis dépité, entreprend de se lécher les parties intimes.

Ensuite, les présentateurs égrènent la liste des concerts prévus en 2022 : Vitaa et Sliman, Zaz, Sheila, Yseult, Soprano. Je me réjouis à l’avance de toutes ces bonnes occasions de rester tranquillement chez moi.

Il y a des gens dont je n’ai jamais entendu parler (mais je reconnais être larguée en musique), mais dont la découverte peut-être vaguement intéressante. Et puis, il y a des trouvailles sidérantes. MYD, par exemple, un moustachu grassouillet à casquette, qui ressemble à Benny Hill et qui fait de l’électro entouré de peluches. Il est rejoint par un type déguisé en Astérix. Édouard Philippe miaule de contrariété. Je serais à deux doigts de faire pareil si le Benny Hill moustachu ne s’en était pas déjà chargé. Poutine s’en va, ça doit être trop décadent pour lui.

Clara Luciani rend hommage à Patrick Juvet. Tatie se pâme. Thiefaine chante. Tatie dit : « il a quand même bien perdu sa voix, ce pauvre Eddy Mitchell ».

Orelsan et Clara Luciani remportent tous les prix. Tatie jubile. Je répète que de toute façon, il était couru d’avance que sa petite protégée allait tout rafler. Cette année, l’émission semblait avoir été organisée juste pour célébrer la victoire de la chanteuse. Un peu comme la primaire populaire, organisée pour Christiane Taubira. (Je suis un peu amère parce que le seul groupe que j’aime bien « Feu Chatterton » n’a rien eu, mais je reconnais bien volontiers que Clara Luciani écrit de bien meilleurs textes que Christiane Taubira).

Édouard Philippe et moi, on retombe dans le marasme. Olivier Minne annonce « SCH » et Tatie dit « merde, ils vont pas recommencer avec leurs sigles à la con, on va pas se taper toutes les filiales du Crédit Mutuel ». Mais SCH, c’est un autre rappeur-Afflelou-à-lunettes-noires. Je fais remarquer qu’on ne panne pas un mot de ce qu’il raconte. Tatie fronce les sourcils et me dit que je l’empêche d’écouter. J’objecte qu’il est inutile de faire semblant de comprendre. Elle me répond : « au moins, moi je fais un effort. Et puis, j’écoute le flow ». Cette femme me sidère. Dépité Édouard Philippe va pisser. Quand il revient, il a la mine encore plus sombre. Avec sa cystite, ça doit le piquer. Moins que le discours du rappeur, qui remercie sa « team » : Gazo, Jul, Naps, Oboy, Djinos, Sosomanes, ninho. De toute façon, j’ai beau faire des efforts, le rap français, actuel, je crois que pour y échapper, je serai prête à dormir dans le bac à litière de Poutine et d’Édouard Philippe.

Voilà maintenant Barbara Pravi. Tatie l’aime bien aussi. Elle dit « cette petite coupe courte frisée ça lui va à ravir. Bien sûr il faut pouvoir la porter, ça ne va pas à tout le monde ». Je saisis parfaitement l’allusion perfide. J’ai aussi les cheveux noirs et frisés. Ce n’est quand même pas ma faute si, sur moi, quand j’ai voulu essayer, je ressemblais à Jack Lang !

La chanteuse interprète une histoire d’homme et d’oiseau. La scénographie est audacieuse, il y’a un type déguisé avec des plumes de corbeaux qui vient danser autour d’elle. Je sais que c’est censé être poétique, mais c’est raté ; tatie dit : « Ça me fait penser au gros oiseau qui te faisait peur à la TV quand tu étais toute petite. Le machin jaune dans « 1 rue sésame ». C’est un peu ça. Ce soir ça me fait limite plus flipper encore…

Barbara Pravi vient recevoir son prix en tenant la main d’une sorte de Virginie Despente en mini-kilt à carreaux. C’est sa manager. Elle non plus, n’a pas l’air d’aller bien. C’est elle qui a dû avoir l’idée du corbeau noir. Le discours de remerciement est interminable. Tatie dit : « Heureusement qu’elle a pas gagné l’Eurovision finalement, ça se serait fini à 4 h du matin ».

Voilà, c’est fini. Tatie me regarde et lance d’un ton enjoué : « tu vois c’était pas si terrible ».

Édouard Philippe et moi, on est à deux doigts d’aller pisser sur son tapis.

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