Tous les samedis, quand j’étais enfant, j’allais trainer place Bellecour, devant le kiosque qui vendait des sandwichs et des boissons. Quand j’avais un peu d’argent, je m’installais sur une des chaises en fer et je commandais un jus d’ananas et un hot dog.
Il était fade et mou.
Je m’en foutais.
Je venais pour Elles…
Elles étaient deux. La cinquantaine bien tassée ; des anciennes prostituées en « reconversion ». Elles se relayaient pour servir et tenir la caisse. L’une était blonde, dorée, voluptueuse. Des seins énormes, qui explosaient joyeusement au-dessus d’un corset lacé en skaï. L’autre, souvent vêtue d’imprimé panthère, avait des cheveux noir corbeau qui contrastaient avec sa peau claire, une lourde frange et une bouche rouge vif, pleine et charnue.
Je vivais dans une cité grise où les femmes étaient des silhouettes maternelles effacées et discrètes. Alors, ces deux-là, je les dévorais des yeux. Je n’avais jamais rien vu de plus beau. La féminité absolue, exubérante et assumée. C’était surement des Monique, des Chantal ou des Josie, mais je les avais rebaptisées en secret : la blonde serait Marylin et la brune Esméralda. J’aimais tout d’elles : leurs parfums lourds et capiteux qui couvraient l’odeur des saucisses, le cliquetis de leurs bracelets quand elles rendaient la monnaie, leurs yeux charbonneux et leurs lèvres rouges, leurs bottes de cuir, leurs tenues moulantes et leurs décolletés vertigineux.
Je crois que j’ai découvert la féminité en les regardant. Je me suis construit une partie de mon image de femme en m’inspirant de ces deux somptueuses putes vieillissantes qui vendaient des hot-dogs spongieux. Bien sûr, en grandissant, j’ai appris le chic des belles matières, l’élégance de la sobriété et le raffinement du dépouillement, j’ai compris que ce qu’on suggère est cent fois plus intéressant que ce qu’on expose. Mais c’est plus fort que moi : entre l’élégance discrète d’un ensemble en soie beige et le clinquant joyeux d’un synthétique rouge vif, mes goûts se sont souvent portés sur le sexy un peu cheap.
Aujourd’hui encore, j’ai une tendresse particulière pour les femmes-qui-ne-s’habillent-pas-vraiment-comme-il-faudrait. Les « mal sapées », les « trop serrées », les « un peu vulgaires », les « qui débordent de partout», les « ridicules pour leur âge », les « pas très classe » et les « too much ».
Je sais que, derrière chacune de ces femmes, il y a une petite fille : Une qui voulait être une princesse ou une Barbie, une qui piquait les escarpins de sa mère, une qui lui volait son « sent-bon » et son maquillage, une un peu « perchée » qui refusait d’enlever son tutu de danseuse pour aller à l’école ou qui se barbouillait le visage avec des paillettes.
Les années ont passé, mes « Marilyn et Esméralda » sont mortes depuis longtemps. Pourtant, je pense encore à elles de temps en temps. Chaque fois que je me demande si ma robe n’est pas trop courte pour mon âge, si mon décolleté n’est pas trop profond, s’il n’est pas un peu tôt dans la journée pour se faire une bouche écarlate, j’ai l’impression de les voir hocher la tête et sourire.
Chacun ses fées.
Fées
