Sapin de Noël

sapin de noël

Ça râle tout le temps, ça dit : « Pfff, tu me casses les couilles » et ça répond : « Ferme donc ta gueule, espèce de bouffon », ça trucide des gens dans Call of Duty, ça range jamais ses affaires, ça squatte la salle de bain pendant des heures, ça casse mon flacon de Shalimar et ça râle que ça pue, ça bouffe des yaourts, des pâtes et des steaks hachés, ça sent la cigarette et ça veut pas le reconnaitre, ça ne décolle jamais de son smartphone, ça passe sa vie sur YouTube, à mater des tutos de maquillages ou des vidéos débiles, ça me pique mon rouge à lèvres Velvet allure Chanel que je retrouve sous le lit, ça écoute du rap toute la nuit et ça se réveille pas le lendemain, ça négocie ferme pour ne pas rendre le moindre service, ça met trois plombes à se décider à sortir les poubelles, ça se lave pas du tout ou alors ça prend trois bains d’affilée, ça galère pour le bac, ça galère au lycée, ça galère au collège, ça imite ma signature et ça s’invente des décès de grands-mères tous les trimestres, ça me ruine en orthodontiste et ça me vide mon frigo, mais ça demande, un soir, comme ça, avec un petit regard en coin et un sourire timide : « Quand est-ce qu’on fait le sapin pour Noël ? ». Et là, ça redevient le petit garçon joufflu, perpétuellement barbouillé de chocolat, qui, prévoyant, glissait, dans sa lettre au père Noël un plan d’accès fléché. Ça redevient la petite fille sensible qui voulait mettre les souliers de tous les gens du monde qui sont tout seuls devant le sapin. Ça redevient la canaille ingénieuse, qui bricolait des pièges à loups qu’il glissait dans la cheminée, dans l’espoir de piéger le père Noël et de lui barboter tout le contenu de sa hotte. Donc, une fois de plus, je salope ma voiture avec un sapin Norman censé être très résistant et qui perd déjà ses épines le 5 décembre. Une fois de plus, je grimpe sur l’escabeau pour récupérer la boite en carton poussiéreuse qui abrite des décorations de plus en plus kitchs. Une fois de plus, je décide, résolue : « Cette fois, on va faire une déco sobre et chic, blanche et argent, j’ai vu des photos dans Elle Décoration ». Et une fois de plus, l’appart devient clignotant, clinquant, criard et moche, rouge, vert, bleu, doré. Un mélange de fêtes foraines, d’élection de Miss paillette et de procession de gitans aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Une fois de plus, je dis fermement : « Ce vieux père Noël en carton, là, on le jette, tu l’avais fait en CM1, et aussi cette guirlande en papier crépon c’est plein de poussière », et une fois de plus, je cède aux supplications. Ma tribu mal élevée et rebelle a l’enfance chevillée au corps, l’innocence indéboulonnable et le bonheur tenace. La planète qui s’effondre, les virus, les injustices, le temps qui passe ? Pfff, ça nous casse les couilles, ferme donc ta gueule espèce de bouffon…

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