C’est l’été…

J’ai 8 ans. Peut-être même 9 ou 10, je ne sais plus.
C’est l’été. Je suis en vacances dans la maison de mes grands-parents, à la campagne. Je m’ennuie. Alors, tous les jours, à l’heure où les adultes cherchent la fraicheur de l’ombre, je vais vadrouiller dans les chemins. Comme on me l’a appris, je prends toujours un bâton, afin de taper le sol quand je m’approche des buissons. C’est un bâton « de grand », il est un peu haut pour moi. Mon grand-père m’en a taillé un à ma hauteur, dans une branche de noyer lisse et brillante, mais je préfère ceux, rugueux et noueux des adultes. Ainsi armée, je suis invulnérable.
Je remonte le chemin des fermes et je m’enfonce dans le petit bois. Le sol craque sous mes sandales, une odeur de terre et de champignon monte à mes narines. Je frémis : et si je croisais un sanglier, un loup ou peut-être même un ogre ? J’imagine un regard cruel, un mince filet de sang, des crocs brillants et acérés qui surgissent de derrière un chêne. Je serre la main sur mon bâton et j’accélère le pas.
D’autre fois, je descends jusqu’au village et arrivée à l’église, je bifurque pour aller à travers champs. Je prends bien garde à éviter les petites billes noires qui jonchent le sentier. Je sais que ce sont des crottes de chèvre. Ma grand-mère m’a raconté que, quand elle était petite, son frère lui avait fait croire que c’était des bonbons à la réglisse.
Je compose des bouquets de fleurs sauvages, avec des bleuets, des marguerites, des pissenlits et des coquelicots que je m’obstine à cueillir, bien qu’ils baissent la tête sitôt coupés. Je me gave de mures, qui laisseront des traces violettes sur le bout de mes doigts. Je me couche dans les champs. À travers mes yeux mi-clos, j’observe la forme des nuages et le vol des oiseaux. Parfois je somnole. Je suis réveillée par un souffle chaud au-dessus de ma tête et je sursaute : des vaches m’encerclent. Je m’enfuis, le cœur battant ; je cours, je trébuche, je me relève, je sprinte ; et puis, je me retourne, un peu déçue : Les bêtes continuent à brouter paisiblement. N’empêche. C’était presque une aventure… presque.
Quand je rentre, mes mains sont noircies par les mûres, mes vêtements tachés d’herbe et j’ai des brins de pailles dans les cheveux. Ma grand-mère bougonne : « où tu as été trainer encore ? Tu as vu dans quel état tu t’es mise.».
J’ai 8 ans. Peut-être même 9 ou 10, je hausse les épaules ; je m’en fiche. C’est l’été.

J’ai 15 ans.Peut être même 16 ou 17, je ne sais pas trop…
J’ai attendu ce moment toute l’année. J’ai l’impression de ne faire qu’un avec le soleil, la mer et le ciel bleu. Je passe mon temps sur le sable bouillant ou dans l’eau glacée. Mon corps jeune et fort se rit des vagues et des courants qui m’entraînent. Je lutte, je bataille, je fais semblant de capituler, je me laisse porter, confiante et abandonnée ; au dernier moment, je me retourne et d’un crawl puissant, je regagne la rive, épuisée. Je m’allonge juste au bord, dans le sable mouillé et je penche la tête en arrière, comme les actrices de cinéma. Je me laisse bercer, je roule, je chahute avec l’océan comme avec un jeune amant. Quand je regagne la plage, je mange des beignets brûlants et des glaces fraîches, le contraste me fait frissonner de plaisir. Je m’étends sur ma serviette devenue trop petite depuis que j’ai grandi d’un coup ; mes jambes et mes bras dépassent, la sensation du sable chaud contre ma peau est délicieuse. Le visage à hauteur du sol, j’observe les imperceptibles frémissements des grains. Un minuscule crabe passe juste à la hauteur de mon nez ; à travers mes lunettes de soleil un peu trop grandes, je regarde aussi les garçons. Je n’ai pas encore décidé s’ils étaient plus intéressants que les crabes de sable. Je me relève. Ma peau est brunie par le soleil et aussi douce que celle de ces pêches bien mûres que je croque toute la journée et dont le jus coule sur mon menton, ma poitrine et mon bras. C’est collant et poisseux.
J’ai 15 ans. Peut-être même 16 ou 17, j’éclate de rire ; je m’en fous. C’est l’été.

J’ai 35 ans. Peut-être 40 ou même 45. Le temps passe si vite.
Je suis comme ces abeilles ouvrières qui pullulent dès juillet. Je n’arrête pas. Je gère les enfants, j’ai peur qu’ils prennent une insolation, qu’ils se baignent sans leurs brassards, qu’ils se fassent piquer par une guêpe. Je vais au marché, je cuisine, je veux que tout le monde fasse le plein de vitamines, je fais des salades de tomates, des tartes aux courgettes, de la ratatouille. J’invite des amis, j’organise de grandes tablées sous le tilleul, on rit, on boit du rosé et puis soudain, inquiète, je dis « les enfants, ne restez pas au soleil, mettez votre chapeau ».
Je joue à la jardinière. J’arrose mon basilic, mon thym, mes géraniums, je ramasse mes concombres et mes radis. Je taille mes rosiers. Un coup de sécateur, deux nœuds après la fleur fanée. C’est le prix à payer pour qu’ils refleurissent avant la fin de la saison. Je fais des conserves aussi ; dans des bocaux j’entasse des cerises, puis des prunes, des mirabelles. J’essaie de retenir l’été.
Parfois, tout de même, je me pose. Je m’installe à l’écart, dans le hamac derrière la maison, celui entre le platane et le noisetier. J’ai pris un livre, mais je ne l’ouvre pas. J’écoute le chant des cigales, le roucoulement d’une tourterelle, j’observe le ciel à travers les feuilles, l’alternance de l’ombre et de la lumière sur mes jambes, le trajet d’une fourmi le long de ma main, le ballet d’un papillon qui se pose sur la glycine… Contempler l’agitation de la nature me ravit.
Au loin, j’entends les cris joyeux des enfants, les rires des amis, tout ce bonheur et cette insouciance qui me parviennent par bribes, portés par un petit vent doux.
Bien vite, on me cherche, on m’appelle pour un jeu, une promenade.
Je ne réponds pas. Je me planque.
J’ai 35 ans, peut-être 40 ou même 45, je souris et je ferme les yeux.. C’est l’été.

J’ai 80 ans, peut-être 90 ou 100. Je ne compte plus.
On me dit de faire attention, de rester à l’ombre, de bien m’hydrater, on veut m’arroser comme une vieille plante verte. Alors, la journée, je joue à cache-cache avec le soleil, je me contente de l’observer à travers mes volets mi-clos. Mais je suis la première levée au petit matin, quand la fraicheur fait frissonner mes pieds nus dans l’herbe humide. Je revis avec la lumière froide naissante, les premiers chants des oiseaux et l’odeur piquante de l’herbe ruisselante de rosée.
En fin d’après-midi, je m’installe sur le banc adossé à la maison. Les murs de pierre sont encore pleins de la chaleur du jour. À cette heure-ci, le jardin entier vibre du bourdonnement des abeilles. Le figuier ploie sous le poids de ses fruits trop mûrs et je m’enivre de son parfum de miel.
La nuit tombe, je regarde les étoiles, je cherche les vers luisants, je devine, à travers les ombres mobiles, le passage de quelques chauves-souris. Au loin, le brouhaha d’une fête foraine, les vacanciers qui s’amusent et font la fête, quand moi, je savoure, dans mon petit jardin, le calme et la solitude.
Si l’automne est la saison de la nostalgie, l’hiver celle de la sagesse, le printemps celle de l’espoir, l’été pour moi est la saison de la joie.
J’ai 80 ans, peut-être 90 ou 100. Quelle importance ? C’est encore une fois l’été…

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