Yvette regarde le couronnement

Je crois qu’on appelle ça un « crossover », quand les héros dont les aventures se situent habituellement dans deux univers distincts se croisent. C’est exactement ce qui se passe ce samedi midi, quand ma tatie Yvette (78 ans), venue déjeuner, croise mon fils, qui rentre de soirée. Avant de venir, Tatie est passée au marché, elle a fait le plein de légumes et d’herbes fraîches. Ça tombe bien, mon fils aussi a l’air d’avoir fait le plein d’herbes cette nuit et question végétaux, sa mine avachie et ses cheveux hirsutes évoquent assez bien un poireau défraîchi.

Tatie l’enrôle illico pour éplucher les asperges. Moi je m’occupe des pommes de terre nouvelles et des filets de truite. Pour nous distraire, Tatie allume la télé et on regarde le couronnement du roi d’Angleterre tout en cuisinant.
On prend l’émission en cours, Stéphane Bern explique que le carrosse est à l’arrêt, devant l’abbaye de Westminster. La caméra filme Charles en gros plan. Son visage renfrogné ne présage rien de bon.
Je connais cette tête. Petit, mon fils avait exactement le même air, sur le parking de l’école, quand il refusait de sortir de la voiture. Charles a l’air de plus en plus courroucé, on ne sait pas ce qu’il dit, mais si ça se trouve, il emploie les mêmes mots que tous les gamins qui rechignent à aller à l’école : « Non, non et non. Je veux pas y aller. C’est nul d’abord ce truc. Tu peux pas me forcer. Je veux rentrer à ma maison. ».
Tatie prétend que Charles a un ulcère à l’estomac et que ce sont ses embarras gastriques qui le rendent grognon.
Mon fils se montre plein d’empathie pour le roi et déclare que n’importe qui à cette heure matinale, serait mécontent de devoir être trimballé dans une charrette dorée. Tatie lui fait remarquer que les notions d’« heure matinale » et de « charrette dorée » sont toutes relatives.

Les pommes de terre rissolent doucement.
La procession commence. Question rythme, c’est difficile de faire plus lent. Ce serait une série Netflix, on pourrait multiplier la vitesse de lecture par 2 sans que ça porte préjudice à la scène. Charles avance péniblement. Tatie dit que ça confirme son hypothèse sur le mal de ventre royal. De toute façon, Camilla non plus n’a pas l’air dans son assiette. Engoncée dans sa robe, on dirait qu’elle a du mal à respirer. Tatie, qui est présidente/fondatrice du club-des-langues-de-putes-devant-la-télévision, trouve qu’elle ressemble à madame Moreno, sa vieille voisine qui sort chercher son courrier en robe de chambre blanche et qui prétend que c’est une « tenue d’hôtesse de maison », juste parce qu’il y a un peu de passementerie dorée. Elle est sûre que, comme madame Moreno, Camilla est en pantoufles sous sa longue robe.

Très investie dans son rôle de présidente de l’association des langues de putes, elle déclare que la plupart des dignitaires de la procession ont l’air empotés, coincés ou idiots et que son neveu préféré aurait bien plus belle allure en jeune lord. Étonnamment, le neveu en question n’a pas l’air rebuté par cette hypothèse, au contraire. Plein d’espoir, il demande « mais c’est payé tu crois ? » ; Tatie répond qu’ils sont « tous plein aux as dans la famille » et elle l’informe qu’il pourrait, s’il s’en donnait un peu la peine, lui aussi, faire un beau mariage et pourquoi pas, intégrer la noblesse britannique. Après tout, il a toujours eu d’excellentes notes en anglais. Le jeune futur lord ne semble pas hostile à l’hypothèse d’une alliance franco-britannique. Il hoche la tête « Ouais…faut voir les meufs ». Tatie dit que les « petites Ferguson » ont l’air pas mal. Je lève les yeux au ciel : Pour une femme qui a toujours voté communiste, je préfèrerais qu’elle encourage son neveu à reprendre ses études ou à se trouver un vrai travail.

Il parait que le pape a offert en présent deux morceaux de la « vraie croix de Jésus». Mon fils ne trouve pas ça très impressionnant. Il en profite pour faire passer le message qu’en ce qui le concerne, si jamais on veut lui faire un jour un cadeau trop classe, il préfère une paire de Adidas Human Race NMD Vintage, désignée par Pharrell William pour Chanel. C’est autre chose que deux vieux bouts de bois vermoulus. Tatie fait part de son scepticisme sur l’origine du cadeau du Vatican. Si ça se trouve, la croix est made in Taiwan. De nos jours, c’est si facile de se faire refiler une contrefaçon. Il n’y a qu’à voir sa voisine, madame Moreno, qui s’est fait arnaquer avec un faux téléphone Samsung acheté sur eBay. De toute façon que peut-on attendre de la part d’une femme qui porte des « robes d’hôtesse » et des pantoufles ?

Charles a terminé sa procession. Il a l’air de plus en plus mal à l’aise. Tatie, qui se croit médecin parce qu’elle est abonnée à Santé magazine et regarde Michel Cimes à la télé, préconise pour les maux de ventre, une tisane à base de Marjolaine. Et la consommation de produits laitiers avec du bifidus. La probabilité qu’on apporte à Charles un yaourt nature en pleine cérémonie de couronnement est assez faible. Au lieu de ça, on déguise le pauvre homme avec un manteau recouvert d’or. Le monarque est entouré de deux archevêques, sans doute pour éviter qu’il ne s’échappe.

Camilla non plus n’a pas l’air bien, elle a l’œil hagard et le souffle court. De temps en temps, elle lance de discrets regards affolés autour d’elle et elle a du mal à dissimuler le léger tremblement de ses mains. Mon fils prétend que ce sont les symptômes des « teufeurs » quand ils sont en « descente de speed ». Tatie connait la descente d’organes, mais pas la descente de speed. Quand elle comprend de quoi il s’agit, elle s’émeut de la connaissance des drogues de son neveu ; le futur pair de la couronne la rassure : Adepte du naturel, il est opposé aux drogues de synthèse.

Le roi disparait derrière un paravent pour être oint d’huile sainte. Je fais pareil avec mes filets de truite, sauf que je les ai au préalable roulés dans la farine.
Tatie lave les radis et les dispose harmonieusement dans un plat. À la télévision, Charles, aussi écarlate que mes radis, mais bien moins frais, est aussi disposé harmonieusement sur son trône. Il boude toujours. L’archevêque lui visse la couronne sur la tête. Le sceptre d’une main, l’épée dans l’autre, le monarque semble bien sombre.
De son côté, Camilla a toujours l’air un peu stone. Le regard perdu, elle sourit dans le vide. Je crois que la dernière fois que j’ai un peu trop bu à une soirée, en attendant mon Uber, à 4 heures du matin je devais faire la même tête.
Tatie continue de « languedeputiser » en regardant les invités : Une telle a un plumeau Swiffer sur la tête, une autre ressemble à un Pokémon… Quand elle évoque le chapeau en forme de chiffonnade de jambon d’une duchesse écossaise, mon fils demande si on peut faire griller du bacon avec les asperges. Tatie lui fait remarquer que le menu du couronnement se compose d’une simple quiche aux épinards. D’un coup, je sens ses projets nuptiaux avec une des princesses Ferguson s’éloigner.
J’éteins la télé, on passe à table.

Tatie et son neveu se lancent dans une conversation sur les rave party et les teufeurs. Elle dit qu’elle aimerait bien voir ça. Mon fils écoute du rap, il n’aime pas la techno, mais lui aussi, il pense que c’est un truc à faire au moins une fois. Dans la série des trucs-à-essayer-au-moins-une-fois-dans-sa-vie, je lui suggère plutôt de passer son bac. Il connait des potes qui connaissent des potes qui connaissent des endroits où… En Saône-et-Loire, dans le Doubs… des coins tranquilles. Il faudrait juste trouver une bagnole. Tatie, qui n’a pas conduit depuis 1994 dit « C’est pas un problème ça ».
Je les fusille du regard. Je ne sais pas lequel des deux m’énerve le plus. Je les préviens que je ne prête pas ma voiture et que je n’irai pas les chercher au poste en cas de problèmes.
Je suis dépitée d’être passée en si peu de temps du statut de potentielle actrice du rapprochement franco-britannique à celui de potentielle négociatrice avec la gendarmerie franc-comtoise.
Comme Charles et Camilla, je sens poindre une légère envie d’être ailleurs, tranquille, peinarde, sans soucis et sans contrainte et d’enfiler des pantoufles confortables.

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