Je l’ai récupéré tout à l’heure, quand tu l’as déposé devant la maison comme presque chaque dimanche. Quand je l’ai embrassé, il sentait encore le sucre et les bonbons dont il a dû se gaver tout le week-end, une odeur doucereuse de fraises Tagada et de Dragibus. À peine arrivé, il s’est précipité sur la console. J’ai dit : « Pas ce soir. On ne tue pas des gens ce soir, même pour de faux. » Il a dit, dépité : « C’est à cause de ce qui est arrivé vendredi soir que tu veux pas ? »
J’ai dit : « Ouais. »
Lui : « T’as vu, sont cons ces mecs, hein ? »
Moi : « Ouais, très cons. »
On s’est regardé. J’avais du mal à soutenir son regard. Il a repris : « C’est pour ça qu’on dirait que tu vas pleurer alors ? »
J’ai répondu : « Ouais… C’est ça. »
Il a conclu, attristé : « Ah, OK… » (D’un point de vue purement littéraire, je suis consciente que nos échanges restent assez plats). Il m’a montré son nouveau jeu Stars Wars. Ça s’appelle Battlefront.
J’ai dit : « Ben tu vois, vendredi, c’est le côté obscur de la force qui a gagné. »
Il a paru pensif : « Ouais… ça fait chier. »
J’ai protesté : « Je ne veux pas que tu parles comme ça ! »
Il a réfléchi. Intensément. (Je sais toujours quand il réfléchit intensément, à sa façon de plisser un peu le nez et de baisser la tête)
Il a dit, soudain résolu : « Bon, mais ils vont pas gagner tout le temps, moi quand je serai grand je les dégommerai, t’inquiètes. »
Je n’ai pas répondu. Ce soir, je suis une fontaine, qui jamais ne se tarit.
Il a continué, goguenard : « Tu sais quand tu pleures, ça te fait le nez comme une betterave ».
J’ai reniflé, j’ai souri un peu aussi, je crois.
Il a ajouté, un peu hésitant « Si c’est comme dans Stars Wars, à la fin, les Siths, on va bien les niquer, tu verras. »
J’ai protesté, pour la forme : « Je t’ai déjà dit que je ne veux pas que tu parles comme ça, OK ? » Il a dit « Ouais, c’est bon… » On s’est regardé. Longuement. En silence. Enfin, moi, ça m’a paru court, mais pour lui, qui gigotait sur le canapé, j’imagine que ça a dû lui paraitre interminable. Soudain, il m’a planté un baiser sur la joue. Un baiser sucré, imprégné de son odeur. Un bisou Haribo, qui efface d’un coup tout le sel des larmes. Il m’a tendu un bout de tissus douteux, que j’ai vite identifié comme étant le chiffon avec lequel il nettoie les roues de son skate. Il a proposé aimablement : « Tu veux te moucher ? ».
J’ai secoué la tête : « C’est dégueu ton truc ».
Lui, pragmatique : « Quand tu renifles aussi, c’est dégueu ».
J’ai souri à nouveau, légèrement : « T’es con, mais je t’aime, tu le sais ça ?… »
Il a marmonné : « Ouais… » Juste après, il a rajouté, plein d’espoir : « Je peux jouer à Stars Wars, alors ? »
J’ai jeté l’éponge : « Ouais… »

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